NXU Think Tank- La morale d’hier et l’automobile autonome de demain

La voiture autonome pose un problème éthique. Le problème n’est pas tout à fait nouveau, mais il a bien quelque chose d’inédit. Jusque-là on ne connaissait que le choix humain, le dilemme moral et, depuis assez peu, l’aide à la décision.

Ici c’est autre chose. Il s’agit de programmer une machine à choisir en situation critique. Ce n’est plus l’homme (l’individu) qui choisit, mais l’homme (plus l’individu) qui doit choisir comment la machine doit choisir à sa place et pour lui. Il appartient à l’homme de choisir comment programmer le choix qui le dispensera à l’avenir de choisir. C’est le dilemme moral de la programmation de l’automobile autonome.

Ou si la situation n’est pas complètement inconnue, c’est paradoxalement à la structuration primitivement religieuse de « l’établissement humain » (Marcel Gauchet[1]) qu’il faut la rapprocher. Selon lui, la société humaine est entrée dans l’histoire en lui tournant le dos, par la soumission à l’hétéronomie (religion) : elle aurait choisi pour se posséder de se déposséder collectivement à l’égard de la loi imprescriptible du passé et de la tradition. Mais la société humaine, à l’autre bout, pourrait sortir de l’histoire en déléguant le principe d’autonomie qui a porté l’avènement de la démocratie des Modernes à travers les facteurs politique, historique, juridique[2], à la machine “intelligente” (IA). Fin donc d’un cycle historique : l’automobile, symbole de l’autonomie du sujet moderne, devient objet autonome à la place du sujet.

Du choix au dilemme

La question du dilemme est une question classique de la philosophie morale. Le dilemme, c’est le problème du choix : que dois-je choisir ? Mais avant même la valeur morale d’un choix (bien ou mal), il y a le choix même comme condition de la morale. On passe de l’esthétique à l’éthique (ou morale) en passant de “et“ à “ou“. Une vie esthétique, explique le philosophe danois Kierkegaard[3], se déroule sur le plan du “et“ : la beauté n’est jamais exclusive. Je peux aimer sans contradiction une fugue de Bach et la cathédrale de Reims, et tout ce qu’on voudra d’autre : l’esthétique c’est le règne du “et“ (A et B et C et …) Passer à la morale c’est, au contraire, dépasser la simple conjonction des préférences en se mesurant à une dimension nouvelle, l’alternative : ou bien A… ou bien B.

Si  je choisis A alors :

(1 ) je fais passer A du possible au réel ;

(2) je ne choisis pas B.

(1) est la condition de la responsabilité — les conséquences de mon choix A me sont imputables, au moins dans les limites de ce que je savais et pouvais anticiper comme conséquences de A ;

(2) est la condition de l’irréversibilité — à la limite, sans doute, je peux encore choisir B, mais il n’annulera pas le choix A et viendra après lui (B après et d’après A n’est pas le même que B quand il était opposé à A).

Autrement dit, existentiellement le choix approfondit tragiquement la vie de l’individu : si je choisis A, alors il est impossible que non A, maintenant et pour toujours. Ou il sera toujours vrai que A, si j’ai choisi A. Ethiquement, l’existence se laisse décrire comme une suite ouverte de choix irréversibles (A puis B, puis C). L’existence de l’individu est ainsi l’histoire (irréversible) de ses choix (irréversibles) en situation. On peut donc dire, à ce premier niveau, que l’alternative (ou bien… ou bien) est la condition formelle ou générale de la morale et que l’alternative révèle le tragique de l’existence (responsabilité et irréversibilité).

Mais le dilemme moral est quelque chose de plus déterminé que l’alternative (comme condition formelle de la morale). Il soumet nos intuitions et nos théories éthiques à une sorte de test. On peut même dire que le dilemme est crucial en morale. Pour être consistante, une théorie morale doit-elle inclure ou exclure la possibilité du dilemme moral ? Si elle exclut le dilemme, elle paraît ne pas prendre en compte la réalité de la vie morale, de fait exposée à des conflits de devoirs[4]  ; si elle l’inclut, sans le résoudre, elle ne répond pas à sa fonction de fonder le choix moral en certitude. Donc si la théorie morale exclut le dilemme elle perd de vue la réalité de l’action : si elle l’inclut, elle risque de se nier comme théorie.

Mais on peut aussi, tout à l’inverse, relativiser l’importance du dilemme en morale, au point d’en nier la réalité. C’est d’ailleurs le lieu commun des théories morales, chez Platon pour l’Antiquité, Leibniz, Kant (éthique kantienne de type « déontologique ») et Stuart Mill (éthique utilitariste de type conséquentialiste) pour la philosophie moderne.

Faut-il rendre une arme à son propriétaire s’il est devenu fou[5] ? Rendre à son propriétaire l’objet qui lui appartient est un devoir. Défendre la sécurité en est un autre. Conflit des devoirs. Si le propriétaire n’était pas fou, l’obligation de rendre l’arme s’imposerait directement. Mais si celui-là est devenu fou, c’est le devoir de sécurité qui l’emporte. Dans ce cas le dilemme est soluble. Il suffit de hiérarchiser les devoirs selon un ordre de priorité (sécurité collective>propriété individuelle) ou de tenir des circonstances particulières (l’événement de la folie). Le dilemme entre les deux devoirs était un faux dilemme.

Pour Thomas d’Aquin également, ce qui passe pour un dilemme moral résulte en réalité d’une mauvaise délibération de l’agent moral qui a mal ordonné les moyens pour la fin visée ou les devoirs relatifs entre eux (dilemme secundum quid). Et donc une théorie morale qui reconnaît l’existence de dilemmes en soi (simpliciter) est fausse.

Mais on peut avancer un autre argument pour supprimer le dilemme. Il n’y a peut-être jamais égalité entre deux devoirs et donc jamais non plus aucun dilemme, faute d’identité entre les objets des devoirs ou du même devoir. Soit A et B en train de se noyer, A et B étant jumeaux. Apparemment le devoir de sauver A = le devoir de sauver B, puisque A = B. Mais en application du principe leibnizien de l’identité des indiscernables[6], la position de l’observateur par rapport à A et à B à elle seule induit une différence. Si je sauve A plutôt que B de la noyade c’est que j’avais une raison de le faire : par exemple, je suis plus proche de A, ou A est plus proche de la rive, ou A a encore la tête hors de l’eau, etc. Donc c’est un raisonnement rétrospectif mais illusoire qui me fait croire que j’avais le choix égal entre A ou B ou le devoir égal de choisir de sauver A ou de sauver B.

Enfin, on peut considérer qu’à chaque fois qu’il y a dilemme, le critère moral n’a pas été appliqué correctement. Soit le cas de mon ami recherché par un homme qui veut le tuer et qui se réfugie chez moi[7]. L’assassin frappe à ma porte et me demande si cet ami est dans ma maison. J’ai le choix entre ne pas mentir et livrer mon ami à son assassin ou sauver mon ami au prix d’un mensonge. Y a-t-il dilemme ? Non car soit je considère que la vie d’un homme (devoir 1) et qui se trouve être mon ami (devoir 2) prévaut sur tout, même sur le devoir de vérité ; soit, au contraire, comme le préconise Kant, je considère que le devoir de vérité ou de véracité est inconditionnel alors que l’autre est conditionnel. Et même si je ne livre pas mon ami à son assassin, je sais que n’ai pas agi comme le devoir moral l’exige(r)ait. Donc pour Kant, il n’y a pas de conflit des devoirs parce qu’il n’y a qu’un seul devoir, l’impératif catégorique, qui implique de toujours dire la vérité. Et si néanmoins je n’agis pas par devoir mais contre le devoir, je sais que j’ai fait un choix immoral : j’ai préféré ou fait passer des intérêts particuliers avant le respect pour le devoir, j’ai lésé l’humanité (universel) en voulant sauver mon ami (particulier). Donc il n’y a jamais eu de dilemme moral.

Le dilemme du tramway

Le dilemme moral a retrouvé un certain crédit dans la philosophie morale contemporaine[8], autour du dilemme dit du tramway. 
Le dilemme du tramway a été imaginé par la philosophe britannique Philippe Foot en 1967 (« The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect », Virtues and Vices, Oxford, Basil Blackwell, 1978). C’est une expérience de pensée, d’habitude présenté sous cette forme : une personne peut effectuer un geste qui bénéficiera à un groupe de personnes A, mais, ce faisant, nuira à une personne B ; dans ces circonstances, est-il moral pour la personne d’effectuer ce geste ?

 

Laurent Cournarie 

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By | 2018-04-16T14:19:21+00:00 avril 16th, 2018|Categories: Actualités Eco-système|Tags: , , |Commentaires fermés sur NXU Think Tank- La morale d’hier et l’automobile autonome de demain